Bergson
- Chapitre II

Ce qui prouve bien que notre conception ordinaire de la durée tient à une invasion graduelle de l'espace dans le domaine de la conscience pure, c'est que, pour enlever au moi la faculté de percevoir un temps homogène, il suffit d'en détacher cette couche plus superficielle de faits psychiques qu'il utilise comme régulateurs. Le rêve nous place précisément dans ces conditions; car le sommeil, en ralentissant le jeu des fonctions organiques, modifie surtout la surface de communication entre le moi et les choses extérieures. Nous ne mesurons plus alors la durée, mais nous la sentons; de quantité elle revient à l'état de qualité; l'appréciation mathématique du temps écoulé ne se fait plus; mais elle cède la place à un instinct confus, capable, comme tous les instincts, de commettre des méprises grossières et parfois aussi de procéder avec une extraordinaire sûreté.

La durée n'est jamais donnée comme un tout car chaque moment va modifier la nature de ce tout. Le temps ne peut pas être spatialisé comme une ligne, ni un cercle. La durée, le temps vécu, n'est pas le temps circulaire d'une horloge, ou des astres, ni linéaire, car le passé n'est jamais passé, c'est-à-dire dépassé, laissé derrière mais toujours repassé, réinterprété à l'aune du présent. De la distinction entre la multiplicité qualitative (interne, fusion et pénétration mutuelle) et la multiplication quantitative (externe, de juxtaposition) découle la distinction des deux types de temps : le temps qualité (la durée, dans le domaine esthétique et psychologique profond) et le temps quantité (spatialisé, le temps de la société, du langage, de la science, de la pratique). Enfin en découle une troisième distinction : le moi profond (diversité profonde, inexprimable) et le moi superficiel (aspect nominal et social des états de conscience).
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