Jürgen Habermas
- Connaissance et intérêt

Elle réserve au logos un étant débarrassé de toute incertitude et de tout changement, elle abandonne à la doxa l'empire de ce qui se passe.

Le mot de théorie remonte à des origines religieuses : Théoros, c'était le nom du représentant envoyé aux Jeux publics par les Cités grecques. Par la théoria, c'est-à-dire en regardant, ce dernier se perdait (entäussert sich) dans l'événement sacral. Il y a, dans le langage philosophique, transfert de la théoria au spectacle du cosmos. En tant que contemplation (Anschauung) du cosmos, la théorie présuppose déjà la coupure entre l'être et le temps qui, avec le Poème de Parménide, fonde l'ontologie et réapparaît dans le Timée de Platon. Elle réserve au logos un étant débarrassé de toute incertitude et de tout changement, elle abandonne à la doxa l'empire de ce qui se passe. Et quand il regarde l'ordre immortel, le philosophe ne peut s'empêcher de s'accorder à la mesure du cosmos et de la reproduire en soi. Il réalise en lui la représentation de ces proportions qu'il voit dans les changements de la nature comme dans les séquences harmoniques de la musique ; la mimésis est son éducation (bildet sich). A travers cet accord de l'âme au mouvement ordonné du cosmos, la théorie passe ainsi dans la pratique vécue. La théorie imprime sa forme à la vie, elle se reflète dans l'éthos, c'est-à-dire dans l'attitude de celui qui se soumet à sa discipline.
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